jeudi 6 septembre 2012

Rain

"La pluie est traversière, elle bat de grain en grain,
quelques vieux chevaux blancs qui fredonnent Gauguin
"

 
Some of you may know the lovely song by Coco Rosie entitled “Tahiti rain song”. I don’t know if either of the two sisters that form the Coco Rosie duo visited Tahiti before writing this piece and recording it in their bathroom (as was their entire first album), using the sound of water drops falling on buckets as accompaniment. But what I am sure of is, should they have visited the Marquesas Islands and chosen to sing a “Marquesas rain song”, they would have opened the tap outright, and perhaps the shower as well.

The Marquesas Islands are way up North from Tahiti (1500 km, roughly the same distance as between France and Finland), which in this hemisphere means that they are much closer to the Equator. The climate is as a result quite different, milder but a lot damper. I was lucky to arrive in Hiva Oa on a sunny afternoon, but such was not the case for Vincent, who had spent the week before my arrival without seeing the sunlight for more than ten minutes. And today is the third consecutive day of a very rainy spell, which means dark brown water running from the tap, swollen rivers vomiting tons of mud into the ocean, and roads becoming very dangerous  due to frequent landslides.

Overall, the weather changes very swiftly as on all islands, but it is fair to say that during the rain season it tends to alternate between heavy showers and torrential downpours. This surely explains why Englishmen and Brittons settled on the island by the dozens in the late 19th century…

samedi 1 septembre 2012

Welcome

Hiva Oa, plus accueillante pour les morts que pour les vivants?


 On ne peut pas dire que les habitants de Hiva Oa nous ont accueillis à bras ouverts.
Le chef local du Service du Développement Rural (SDR), où Vincent effectue sa mission, était en vacances pour un mois à notre arrivée. La maison dans laquelle nous devions habiter n’avait pas été réellement occupée depuis deux ans et personne n’avait pris la peine d’y faire un peu de ménage – l’odeur de nourriture en décomposition dans le réfrigérateur était insupportable. Aucun des nouveaux collègues de Vincent ne pensa à passer le chercher le premier matin, malgré la pluie battante. Plus tard, lorsqu’une des trois voitures du service lui eut été affectée, nous nous sommes heurtés à la jalousie des autres employés, dont l’un n’hésita pas à cacher les clefs du véhicule afin que nous ne puissions pas l’utiliser le week-end.

Ne travaillant pas, je n’ai pas été affectée de façon aussi personnelle, mais le contraste entre mes premiers contacts avec les habitants de Hiva Oa et les six mois que nous venons de passer à Tahiti n’en est pas moins saisissant. Tahiti où le tutoiement universel est de rigueur ; où toute personne dont vous croisez le regard vous salue d’un « Ia ora na » souriant ; où vous ne pouvez rien acheter avant d’avoir échangé quelques politesses et fait un brin de causette avec le commerçant ; où la cliente qui faisait la queue derrière moi compléta un jour la monnaie qui me manquait sans que j’ai même eu le temps de réagir ; où un vendeur auquel nous demandions conseil nous répondit « oui ces chaussures sont très bien mais elles sont chères ici, vous les trouverez à un meilleur prix dans telle autre boutique ».

Certains objecteront que ces comportements ne sont que politesse superficielle, voire hypocrite, qu’il ne faut y voir une quelconque marque d’affection. Je connais cet argument pour l’avoir entendu à de nombreuses reprises lorsque je vivais en Grande-Bretagne et m’émerveillais sur les « hello my love ! », « how can I help? » et autres « thanks a million ». C’est peut-être superficiel en effet, et je n’ai pas l’illusion de me faire un ami de chaque personne que je croise, mais je peux vous assurer que de telles attitudes ont le mérite de rendre la vie quotidienne beaucoup plus agréable.

Une île austère, comme ses habitants?

Nuku Hiva nous a laissé une impression plus favorable, néanmoins le directeur du SDR de l’île et son épouse, tous deux originaires de Raiatea aux Iles sous le Vent, nous ont confié qu’il leur avait fallu « une bonne dizaine d’années » pour se faire accepter des Marquisiens. Parmi les étrangers qui vivent aux Marquises, qu’ils viennent de métropole ou des autres archipels de Polynésie, la nature peu amène des « locaux » est donc considérée comme un fait.
Le débat se concentre plutôt sur les raisons, et chacun y va de son explication :  ils sont si isolés, ils sont austères à l’image de leur environnement naturel, ce sont des descendants de « fonds de cale ». Tous ces arguments sont certainement dignes d’intérêt, toutefois j’ai tendance à accorder davantage de crédit à l’approche historique, tant les premiers Européens qui ont visité ces îles décrivirent leurs habitants comme exceptionnellement cordiaux, pacifiques et serviables. Le capitaine Etienne Marchand, qui fit escale à Tahuata et Hiva Oa en 1791, écrit : « Si l’on excepte l’inclination des naturels pour s’approprier tout ce qui nous appartient, on peut les regarder comme le peuple le plus doux, le plus humain et le plus généreux peut-être qui existe dans les mers du Sud. Leur complaisance et leur affabilité honoreraient le peuple le plus policé de l’Europe ». Cette impression concorde avec les récits faits par James Cook en 1774, et même par Herman Melville en 1842, qui fut pourtant retenu contre sa volonté sur l’île de Nuku Hiva pendant plusieurs mois.

Le terrible sort que connurent les Marquisiens par suite de l’ouverture de leurs îles à l’Occident dû avoir raison de dispositions si amicales, car dès 1888 Robert Louis Stevenson est choqué de l’accueil que reçoit son navire dans la baie d’Anaho à Nuku Hiva : « Pas un mot de bienvenue, aucune démonstration de politesse, nulle autre main tendue que celle du chef et de M. Regler [le représentant de l’autorité française]. Comme nous persistions à refuser les objets offerts, ils se plaignirent, hautement et grossièrement ; et l’un, le loustic de la bande, railla notre avarice au milieu de rires sarcastiques. […] Depuis, en parcourant les Iles [Stevenson naviguera pendant deux ans, visitant les Tuamotu, Hawaï, les îles Gilbert puis les Samoa où il s’installera et mourra], je n’eus plus jamais réception si menaçante ».

vendredi 24 août 2012

Gabegie

Visuel satirique "Yes we can't" produit par la marque Mutiny Tahiti
et représentant les trois derniers présidents de la Polynésie


Voici un post exceptionnellement long et un peu rébarbatif, je présente mes excuses aux non passionnés d’économie qui s’en passeront très bien ! Mais il est impossible de parler de la situation économique de la Polynésie sans s’arrêter sur l’immense gabegie d’argent public qui s’y déroule, semble-t-il depuis des décennies. Le rapport de la « Mission d’assistance à la Polynésie Française » présidée par Anne Bolliet, rendu public en septembre 2010, est à ce sujet un document particulièrement édifiant dont je vous livre les principales analyses (âmes sensibles, idéalistes et amoureux de la chose publique s’abstenir).

Le contexte de la mission, effectuée par six inspecteurs et inspectrices des finances, de l’administration et des affaires sociales, est le suivant : « A la suite des difficultés budgétaires et financières rencontrées par la collectivité de Polynésie Française à l’automne 2009, son président Gaston Tong Sang a demandé à l’Etat, qui l’a accepté, l’assistance d’une mission interministérielle pour identifier les marges de manœuvres et formuler des recommandations tant sur le budget proprement dit de la collectivité et de ses démembrements (établissements publics (EPIC), sociétés d’économie mixte (SEM), groupements d’intérêt économique (GIE)) que sur la Caisse de Prévoyance Sociale [la Sécu polynésienne] ».
Pour mémoire, la Polynésie Française est depuis 2004 un « Pays d’Outre Mer » doté d’un gouvernement propre, d’une assemblée territoriale et d’un président – en l’occurrence, Gaston Tong Sang a depuis la commande du rapport été détrôné par l’indépendantiste Oscar Temaru. Je me suis concentrée sur la première partie de ce document, intitulée « Les marges de manœuvres permettant de redresser la situation de la Polynésie Française », la deuxième consacrée à la Caisse de Prévoyance Sociale étant moins spécifique au contexte du territoire (les problèmes sont sensiblement les mêmes que ceux rencontrés par la Sécurité Sociale en métropole).
En voici la synthèse, suivant le plan retenu par la mission, dont les têtes de chapitres sont déjà très parlantes.

Gaston Flosse, président
à quatre reprises
depuis 1984

I.     Si l’immobilisme et l’absence de réformes se prolongeaient, la situation du Pays serait gravement détériorée 

1.    En 2010, la collectivité est à nouveau au bord de la crise de trésorerie et assèche progressivement les réserves lui permettant d’équilibrer ses dépenses de fonctionnement

Il est ici nécessaire de rappeler que de 1968 à 1998, la Polynésie a bénéficié de transferts financiers colossaux en provenance de France, liés au fonctionnement du Centre d’Expérimentation du Pacifique (les essais nucléaires de Moruruoa et Fangataufa). La collectivité a donc accumulé pendant ces années fastes des excédents budgétaires…et pris de très mauvaises habitudes de gestion.
Selon la mission : « La situation budgétaire et financière très dégradée de la Polynésie Française s’est jusqu’à présent réglée par l’utilisation par le Pays de ses excédents des années précédentes. Mais à l’issue des différents collectifs budgétaires adoptés en 2010, la quasi-totalité du report à nouveau disponible pour le fonctionnement devrait être utilisée. Cette utilisation des reports à nouveau par le Pays masque une crise de trésorerie car ce sont des résultats comptables qui ne reflètent pas forcément des ressources immédiatement disponibles en trésorerie ». Selon ses projections, le maintien du fonctionnement actuel aboutirait en 2014 à un déficit total équivalent à…24% des recettes réelles du territoire. Pour le combler, il faudrait encore accroître le niveau d’endettement, lequel a déjà doublé en dix ans.
La mission précise en outre que « le Pays doit faire face à des obligations qui limitent considérablement ses marges de manœuvres », telles que : l’obligation de rétablir la sincérité des comptes (!) et un risque grandissant de défaut des principales SEM du territoire (« d’ores et déjà, les capitaux propres d’un certain nombre de démembrements sont devenus inférieurs à la moitié de leur capital social »…).

2.    Le financement de l’investissement n’est plus assuré mais, en tout état de cause, la stratégie d’investissement de la collectivité est difficile à identifier (!)

Je cite : « Le Pays manque à la fois d’une vision d’ensemble des investissements publics et de grands projets structurants. […] Les projets, souvent de faible montant et d’impact limité, sont lancés sans véritable hiérarchie et sans une réelle étude de leur impact sociétal (emplois créés, valeur économique créée, retours fiscaux…). Les coûts supplémentaires que pourraient entraîner pour la collectivité certains investissements ne sont ni pris en compte ni anticipés. La construction de l’hôpital en est l’illustration même ».
Effectivement, la construction du pharaonique hôpital du Taaone, à peine achevée lorsque nous sommes arrivés à Tahiti, semble avoir été particulièrement rocambolesque : livraison avec...trois ans de retard suite à des contentieux à répétition, surdimensionnement manifeste, coût de fonctionnement supérieur de 1,4 milliards CFP au budget initial, pas de panneaux solaires sur le toit mais…une piste d’atterrissage pour hélicoptère, qui ne servira jamais puisque l’hôpital est situé en zone urbaine.

Et la mission de conclure : « C’est sans doute l’absence de stratégie qui conduit les décideurs, chaque fois qu’il y a un problème de développement, à créer un EPIC ou un GIE, en réponse au problème posé ». 

Visuel satirique raillant
le surdimensionnement du nouvel hôpital


3.    Les difficultés rencontrées par le Pays pour conduire une politique d’investissement s’expliquent pour partie par l’absence de stratégie de moyen/long terme et de document de planification

4.    Le cadre réglementaire est souvent désuet et obsolète

« Beaucoup de réglementations sont restées en l’état où elles existaient lors des premiers transferts de compétence, au cours des années 80. Les exemples sont multiples : le droit de la concurrence n’existe quasiment pas ; la référence au Plan Comptable Général date de la révision de 1982, qui n’est plus celle en vigueur en métropole et dans la plupart des économies ; l’assiette de l’imposition des revenus de capitaux mobiliers date des années 50 et n’a pas suivi l’évolution des instruments financiers. […] En même temps, l’absence fréquente de sanctions et de contrôle explique que nombre de réglementations ne sont pas appliquées ».


II.  La collectivité de Polynésie Française doit limiter son intervention dans l’économie, recentrer son fonctionnement et se restructurer autour de quelques politiques prioritaires

1.    Desserrer les contraintes protectionnistes tout en favorisant la concurrence

Les barrières protectionnistes sont innombrables en Polynésie : TVA à l’importation, taxe sur les importations, droits de douane proprement dits, contingentements et quotas d’importations, contrôle des investissements étrangers, « taxe de développement local » visant à protéger les productions locales de la concurrence extérieure, etc...

2.    La restructuration et le recentrage des politiques publiques sont indispensables

a)    Une plus grande efficacité dans la conduite des politiques publiques impose des fusions/suppressions de services

« Pour des raisons souvent historiques ou perdues de vues (sic), l’exercice de certaines missions a été partagé entre plusieurs services. Certains services ont été mis en sommeil jusqu’à ce qu’ils retrouvent une certaine utilité, ou constituent un doublon de services externalisés au sein de GIE ou d’établissements publics […] »

b)    Une grande partie des démembrements existants n’est pas justifiée et pourrait être supprimée

« Un grand nombre des démembrements examinés sont des EPIC, ce qui veut dire « établissements industriels et commerciaux ». Sauf exception, ces démembrements n’ont rien de commercial ni d’industriel et n’auraient jamais dû être constitués […]».

La mission propose donc la suppression de pas moins d’une douzaine d’EPIC et GIE. Quelques exemples particulièrement croustillants :
- l’EPIC vanille, dont « les coûts de fonctionnements annuels sont équivalents au chiffre d’affaires annuel des exportations de vanille » ;
- le GIE Tourisme, dont « 42% du budget est consacré aux frais de structure » ;
Oscar Temaru, actuel président
de la Polynésie Française.
C'est la 5ème fois qu'il occupe
ce poste depuis 2004
- dans le secteur de l’équipement/aménagement, l’EAD, la SAGEP et l’EGAT (les initiales ont peu d’importance). « La mission a considéré que ces établissements, créés au coup par coup, étaient aujourd’hui devenus concurrents et à l’origine d’une mauvaise allocation des ressources. Ainsi, du foncier détenu par la collectivité a été affecté à la SAGEP, qui s’est lancée dans des opérations commerciales, alors que l’OPH (l’office HLM local) manque de terrains disponibles et doit se résoudre à en acquérir ».
N’en jetez plus.

c)    Le fonctionnement des satellites et démembrements est largement perfectible

« La politisation de la direction des établissements publics est excessive. Il est fréquent qu’un conseil d’administration d’EPIC soit constitué en totalité de ministres et de représentants à l’assemblée de Polynésie. Il en est de même de commissions consultatives ou chargées d’instruire l’attribution d’aides […] ».
Oh my God !

III.         Le retour à l’équilibre des finances du Pays passe d’abord par une réduction des dépenses de fonctionnement

Selon la mission, « un milliard de FCP (8,4 millions d’Euros) pourraient être économisés de manière pérenne sur les dépenses du gouvernement » en diminuant le nombre de ministres, de postes dans les cabinets, en modérant les salaires les plus élevés et en instaurant un plafond de rémunération en cas de cumul des mandats.
Un effort s’impose également, toujours selon la mission, sur les « ressources humaines de la collectivité » - rappelons ici que les agents directement rémunérés par le Pays (ce qui n’inclut pas les fonctionnaires d’Etat) sont au nombre de 14.300 et représentent plus de 13% de la population active. Depuis 2005, la rémunération totale de ces fonctionnaires a crû de 14%, 33% pour les seules « primes diverses ». Ces primes, au nombre de 208 (!), sont particulièrement dans le viseur de la mission, qui souligne que « [elles] peuvent se traduire, pour les fonctionnaires qui en bénéficient, par des rémunérations nettement supérieures à celles des représentants à l’Assemblée de Polynésie et des membres du gouvernement ».
Les primes les plus coûteuses pour le Territoire sont notamment : les majorations pour heures supplémentaires et « indemnités de sujétions spéciales » ; « l’indemnité représentative pour frais particuliers » (quesaco ?) attribuée aux membres des cabinets ; les primes accordées aux services médicaux (un médecin hospitalier en Polynésie gagne plus de 1 M CFP soit 8.300€ par mois).
Mention spéciale à « l’indemnité de sujétion financière » dont bénéficient les agents maniant des fonds (direction des finances, des affaires foncières) et à la « prime d’assiette » versée aux agents du service des contributions, qui reposent sur un pourcentage des recettes encaissées par lesdits services. La mission note, laconique : « le mode de calcul de ces deux primes, qui rappelle le système des fermiers généraux, n’est pas justifié ».

Enfin, la mission souligne qu’environ 20 milliards FCP (166 M€) de recettes pourraient être mobilisés par le Territoire en vendant des « actifs non essentiels ». Est notamment visé l’immeuble situé 28, boulevard Saint Germain à Paris, et qui abrite la délégation polynésienne en métropole. Soit dit en passant, cet immeuble constitue depuis des années la bonne à tout faire du financement de la Polynésie, ayant déjà été donné en garantie de deux prêts étatiques successifs, lesquels ont depuis été commués en « dotations ». Le nouveau ministre de l’Outre-mer, Victorin Lurel, vient de consentir une nouvelle fois au report sine die de sa cession.

IV.          Des marges de manœuvre substantielles sur la fiscalité peuvent contribuer au retour à l’équilibre des finances du territoire, parallèlement à l’engagement de réformes fiscales progressives

Gaston Tong Sang, président
à trois reprises depuis 2006
Première marge de manœuvre identifiée par la mission : « l’amélioration du recouvrement et le contrôle des impôts existants ». Parmi les mesures à prendre pour y parvenir, elle suggère de commencer par « une revue générale de l’adressage et du service du courrier »…
En outre, « l’absence d’un contrôle fiscal effectif jusqu’à 2008/2009 contribue à expliquer une baisse continue du rendement des impôts sur les entreprises tout au long de la décennie 2000 ». Certes.

Autre marge de manœuvre existante : la réduction des niches douanières. Si les taxes sur les importations sont globalement très élevées, de nombreux produits en sont exonérés, à commencer par les produits pétroliers destinés au transport inter-îles, à la pêche et à la perliculture. Mais comme aucun dispositif (coloration par exemple) ne permet de distinguer les carburants destinés à être détaxés des autres, je vous laisse imaginer les abus.
La mission considère également que « le niveau d’imposition à l’IS peut dans certains cas être trop élevé, ce qui a conduit à des stratégies d’évitement de l’impôt, notamment un accroissement inconsidéré du montant des dotations et provisions ». C’est peu de le dire : le taux de l’IS varie entre 30 et 40% du bénéfice, auquel s’ajoute une « contribution supplémentaire » de 7 à 15% pour les entreprises réalisant plus de 50 millions CFP de bénéfices. Le taux global d’imposition peut donc atteindre 55%... Conséquence peu étonnante : tandis que le chiffre d’affaires global déclaré par les entreprises assujetties à l’IS a augmenté de 55% entre 2001 et 2008, le montant global de l’IS déclaré a quant à lui baissé de 12%. La faute à des dotations et provisions qui ont été multipliées par…23, pour atteindre 31% du chiffre d’affaires.

Enfin, évoquant un vieux serpent de mer auquel aucun gouvernement à ce jour n’a voulu s’attaquer, la mission énonce : « la perspective d’une imposition de l’ensemble des revenus des ménages doit être envisagée sereinement »…

La conclusion des 384 pages du rapport est malheureusement symptomatique du découragement des fonctionnaires métropolitains travaillant en Polynésie. Si la mission commence par énoncer que « elle a acquis la conviction que le redressement de la situation financière de la collectivité est possible », elle souligne immédiatement que « deux risques immédiats pèsent sur sa mise en œuvre : […] celui d’une mise entre parenthèse des préoccupations budgétaires, financières et d’ajustement économique pendant la période consacrée aux futures élections (ce qui a effectivement été le cas) et « celui d’une absence de décision » (ce qui en prend le chemin). Et de citer un rapport de 1976 sur la Polynésie Française, qui prédisait déjà : « les politiciens locaux, de la majorité ou de l’opposition, liés au « système » et aux intérêts économiques qu’il suscite, réussiront à masquer les problèmes de fond par une agitation sur les questions statutaires ».

lundi 13 août 2012

Coût de la vie


Les Marquises sont probablement un des endroits au monde où le coût des biens de consommation standard est le plus élevé. Un paquet de corn flakes coûte 8€, une bouteille de mauvais vin, au moins 10€, le paquet de biscuits le plus basique, 3€; il faut débourser 45€ pour une poêle, et même une boîte de sauce tomate en conserve vaut au moins 5€. Sans parler des vêtements, des équipements électroniques ou des voitures (comptez au minimum €10.000, et trouver des pièces ou un bon mécanicien est une telle galère que nous avons renoncé à en acheter une).

Il y a bien sûr des raisons objectives à cet état de fait: le coût du transport (trois semaines de bateau de France à Tahiti, et trois jours supplémentaires pour Hiva Oa), la taille très restreinte du marché (la population totale de la Polynésie s’élève à 260.000 personnes, dont 150.000 pour Tahiti), le nombre d’intermédiaires – les commerçants d’Atuona ne passent pas leurs commandes auprès de Kraft Foods, Danone ou Procter & Gamble… Ils prennent l’avion pour Tahiti une fois pour mois et achètent leur stock chez des demi-grossistes, qui à leur tour importent de France, des USA ou de Chine.
Ensuite viennent les taxes, et elles sont importantes pour la bonne raison qu’il n’y a pas d’impôt sur le revenu en Polynésie Française, donc les impôts indirects sont la principale source de recettes pour le Pays. Même les produits français sont considérés comme des importations ! Une combinaison de TVA à l’importation, droits de douane proprement dits et taxes à la consommation conduisent à un total pouvant atteindre 200% sur certains produits.

Un troisième facteur, particulièrement pervers, est l’indexation des salaires des fonctionnaires. Ce mécanisme fut instauré en 1966 pour indemniser le personnel administratif français affecté dans ces îles lointaines, et résulte dans le fait qu’un fonctionnaire en Polynésie est payé 1.84 fois plus que pour le même poste en métropole. Quelques centaines de personnes seulement auraient dû être concernées par ce système, mais à la suite de manifestations des employés polynésiens des administrations locales aux cris de « à travail égal, salaire égal », leurs salaires furent augmentés pour atteindre un niveau similaire, quoique légèrement inférieur. Les conséquences sur l’économie locale ont été désastreuses.

Tout d’abord, le secteur privé est miné par la concurrence de ces salaires artificiellement inflatés, qui renforcent sont manque d’attrait auprès des travailleurs locaux et limitent inévitablement son potentiel de croissance. Résultat, l’emploi public représentait en 2011 27% de la population active (40% aux Marquises !), un chiffre qui a crû de 25% sur la dernière décennie. Une situation qui pèse logiquement sur le niveau des prix : la demande intérieure, bien plus que le tourisme ou une autre activité, fait tourner l’économie polynésienne, et le haut niveau de revenus dans le secteur public constitue le mètre étalon des grandes enseignes. Preuve frappante s’il en est, l’identité de la plus grosse entreprise de Tahiti :  ni Intercontinental, ni Beachcomber, ni un vendeur de perles noires mais Carrefour, dont les deux supermarchés franchisés proposent, importés chaque semaine par avion :  quatre “Perle de lait” pour 12€, des huîtres fraîches de Bretagne au prix de l’or, de la salade bio de Nouvelle Zélande, et toutes sortes de fromages français. C’est le côté « paillettes » de Tahiti, l’île qui s’enorgueillit de deux records du monde : nombre de Porsche Cayenne et consommation de champagne par habitant.

Néanmoins, comme on pourrait s’y attendre, tout le monde ne peut pas accéder à ces prix faramineux. Le niveau d’inégalités en Polynésie française est comparable à de nombreux pays en développement d’Afrique ou d’Amérique du Sud :  les 20% les plus riches accaparent 47% du revenu total des ménages, tandis que les 20% les plus pauvres ne récupèrent que 6%. Le taux de chômage est estimé aux alentours de 25% (plus de 33% chez les 18-25 ans), et il n’existe aucun dispositif d’assurance-chômage. A Tahiti, la population la plus pauvre est en grande partie composée d’ « immigrés » venus des autres îles, qui vivent dans des baraques de planches près de Papeete et ne peuvent même pas compter sur l’agriculture vivrière ou sur la solidarité familiale.
La « vie chère » est donc un thème récurrent du débat politique local, et une des principales mesures a été d’introduire des prix fixes, largement subventionnés, pour 40 « produits de première nécessité » – dont je trouve la liste critiquable : le pain (mais seulement une affreuse baguette blanche, les pains complets et plus sains ne sont pas concernés), le lait (est-ce que les anciens Polynésiens buvaient du lait de vache au milieu du Pacifique ?), le beurre, le sucre, la farine, le pâté en conserve, le café, le riz et, OK, le thon blanc. En plus de se révéler très coûteux pour le Pays, ce système a induit des comportements particulièrement négatifs, de nombreuses familles pauvres vivant exclusivement de produits subventionnés et le « café-pain-beurre » devenant le dîner quotidien de centaines d’enfants.

Ce phénomène, additionné à d’autres facteurs tels que la génétique, le manque d’exercice physique et les cinq McDonald’s qui vendent de la malbouffe à bas prix sur Tahiti (à l’aide de promotions criminelles telles que « -20% sur un menu familial après 15h30 » !) explique l’état dramatique de la santé publique en Polynésie française. 30% de la population est déclaré obèse, un chiffre qui a doublé en dix ans ; plus de 32,000 personnes sont soignées pour de longues maladies, principalement des maladies cardio-vasculaires et du diabète de type 2 ; les problèmes dentaires liés aux carences alimentaires sont un fléau. Voilà pour le côté moins chatoyant de ces îles paradisiaques.

Cost of living


 The Marquesas Islands are probably one of the places in the world where standard consumption goods are the most expensive. A pack of corn flakes will cost you 8€, a bottle of very bad wine, at least 10€, the most standard pack of biscuits, 3€; a saucepan is charged 45€ and even a can of basic pasta sauce is worth at least 5€. Don’t even mention clothing, electronic equipments or cars (count a minimum €10,000, and finding parts or a good mechanics is such a nightmare here that we’ve given up buying one). Overall, prices are around 20% higher than in Tahiti, where they are 50% higher than France.

Of course there are obvious reasons for that: the cost of shipping (it takes three weeks by boat to reach Tahiti from France, and another three days to Hiva Oa), the small size of the market (the total population of French Polynesia is 260,000, including 150,000 for Tahiti alone), the number of intermediaries (the shopkeepers in Atuona don’t place their orders directly with Kraft Foods, Danone or Procter & Gamble… They fly to Tahiti every month or so to buy their stuff from semi-whole sellers, who in turn import the goods from France, America or China).
Then come the taxes, and they are massive for the simple reason that there is no income tax in French Polynesia, so indirect taxes are the main source of revenue for the country. Even French products are considered as importations! A combination of VAT on imports, toll taxes and consumption taxes lead to a total amounting to 200% on certain products.

A third, and particularly perverse factor is the indexation of civil servants’ wages. This mechanism was created in 1966 to compensate French administration personnel who were affected in these remote islands, and results in the fact that a civil servant in French Polynesia is paid 1.84 times more than for the same position in France. No more than a few hundreds of people a year should have been affected by this scheme, however, following protests by Polynesian employees of the local administrations and public bodies brandishing the slogan “same job, same wage”, their salaries were increased to a similar, though slightly lower, level. The consequences on the local economy have been disastrous.

First of all, the already weak private sector struggles to keep up with such artificially inflated salaries, which reinforces its lack of appeal for local workers and inevitably restricts its growth potential. As a result, employees of the public sector in 2011 make up for 27% of the active population (40% in the Marquesas Islands!), a figure that has risen by 25% over the last decade. This situation has a definite impact on price levels: local demand, much more than tourism or any other industry, fuels the Tahitian economy, and the high level of revenue in the public sector has become the standard bearer for the big shopkeepers. A striking piece of evidence is the identity of the largest business in Tahiti: not Intercontinental, not Beachcomber, not a black pearl dealer but Carrefour, which operates two large franchised supermarkets where you can buy, imported weekly by plane: four “Perle de lait” yoghurts for 12€, fresh oysters from Brittany at the price of gold, organic salad from New Zealand, and all kinds of French cheeses. This is the glittering part of Tahiti, the island that prides itself with holding two world records: number of Porsche Cayenne and champagne consumption per capita.

As you would expect though, not everyone can afford such extortionate prices. Inequalities in French Polynesia are comparable to many developing countries in Africa or South America: the richest 20% grab 47% of the total household revenue, while the poorest 20% get only 6%. Unemployment is estimated around 25% (over 33% for the 18-25yo bracket), and there is no compensation scheme of any kind for the jobless. In Tahiti, a great part of the poorer population are “immigrants” from other islands who live in slums near Papeete and can’t even rely on home grown food or family solidarity. “Expensive life” is therefore a recurrent theme in the local political debate, and one of the first measures to be taken was to introduce fixed, subsidised prices for 40 “prime necessity products” – the list of which I find highly debatable: bread (only an awful white baguette - brown, healthier breads are not included), milk (did ancient Polynesian use to drink cow milk in the middle of the Pacific?), butter, sugar, flour, canned pâté, coffee, rice and, OK, white tuna. This system, in addition to proving extremely costly, has induced some particularly detrimental behaviours, with many poor families living exclusively on subsidised products and “coffee-bread-butter” becoming the daily supper for hundreds of children.

This phenomenon, combined with other factors such as genetics, lack of physical exercise and the five McDonald’s that sell cheap junk food around Tahiti (using criminal promotional measures such as “get 20% off a family meal past 3:30 pm”!) account for the disastrous state of public health in French Polynesia. 30% of the population is declared obese, a figure that has doubled over the last decade; over 32,000 people are treated for long illness, mostly heart diseases or severe diabetes; serious dental problems due to deficiencies are a plague. That is for the less heavenly side of these paradise islands.

vendredi 10 août 2012

Tiurai


 
Le mois de juillet s’appelle « Tiurai » en Tahitien, une adaptation surprenante du mot anglais « July » (inutile de préciser qu’avant l’arrivée de la goélette britannique La Résolution dans la baie de Matavai, il n’y avait ni heures, ni jours, ni mois en Polynésie).
A travers toute la Polynésie, juillet, donc, est un mois de grandes festivités mettant à l’honneur les arts traditionnels. Sous différentes formes et appellations, la plupart des îles organisent des représentations de chant et de danse ainsi que des concours de sports traditionnels. Dans la Polynésie pré-européenne, de telles démonstrations étaient très fréquentes et se déroulaient sur le marae du village (l’aire sacrée délimitée par des murs de pierre), en relation avec les célébrations religieuses ou militaires. Elles entouraient parfois les sacrifices humains ou les festins cannibales qui ont longtemps entaché la réputation des Polynésiens, et particulièrement des îles Marquises.

Bien entendu les Européens n’eurent de cesse de mettre un terme à ces éclats de paganisme et de sauvagerie lorsqu’ils prirent le contrôle des différentes îles. A Tahiti, sous l’influence des missionnaires Protestants qui jugeaient « immorales » sinon obscènes ces danses expressives et leurs costumes minimalistes, le roi Pomare II prononça l’interdiction de tous “heivas” (fêtes) en 1819.
Pour une fois, les Français firent preuve d’un peu plus de pragmatisme après leur conquête de l’île en 1880 : ils choisirent de tolérer les arts traditionnels au sein d’un encadrement très strict. Ainsi les danses n’étaient autorisées que deux jours par semaine, et en 1881, le gouverneur Henri Chessé décida d’inclure danses et chants traditionnels dans les célébrations de la prise de la Bastille. Le festival de Tiurai était né. 

L’événement prit une importance croissante dans la première moitié du 20ème siècle, et en 1956, une ancienne directrice d’école du nom de Madeleine Moua posa les bases du ori Tahiti moderne en ouvrant la première école dédiée à cet art. Sa troupe Heiva devint une attraction touristique majeure dans les années 1960-70, lorsque Européens et Américains commencèrent à affluer vers le tout nouvel aéroport de Tahiti. Plusieurs autres écoles virent le jour dans son sillage et le niveau du festival de Tiurai s’éleva tant qu’il fut transformé en un concours de chants et danses traditionnels, dont les participants ne venaient plus seulement de toutes les vallées de Tahiti mais de nombreuses autres îles de Polynésie.

Un choeur polyphonique de la
lointaine île de Rapa
Plusieurs futures stars du ori Tahiti furent élèves de Madeleine Moua, à commencer par Tumata Robinson, une légende à elle seule. Elle est la fille de W.A. Robinson, un homme d’affaires et navigateur américain renommé qui s’établit à Tahiti dans les années 1940, et de sa domestique Chinoise alors âgée de 16 ans, Philomène, qui mourut dans d’obscures circonstances sept ans plus tard. Bien des années après, lorsque Tumata entreprit de découvrir la vérité sur sa mère, elle découvrit que Philomène, qui avait été rapidement remplacée dans les bras de M. Robinson après lui avoir donné trois filles, eut le cœur brisé lorsque l’Américain décida d’emmener leurs enfants, dont l’aînée avait 6 ans, pour un voyage d’une durée indéterminée à Hong Kong, la laissant seule à Tahiti. Incapable de faire face au désespoir de Philomene, sa famille la confia à l’asile de Papeete, qui ressemblait alors en tout point à une prison, où elle mourut rapidement en raison de soins inappropriés. 

Malgré cette enfance troublée, Tumata (qui soit dit en passant n’a pas une goutte de sang Tahitien) devint l’une des meilleures danseuses de sa génération et une des créatrices de costumes les plus influentes. Après de nombreuses années au sein de Heiva, elle s’associa avec Teiki Villant et Lorenzo Schmidt pour créer Les Grands Ballets de Tahiti en 1998, une troupe professionnelle au style innovant, mélangeant le ori Tahiti avec le modern jazz et d’autres influences. Les défenseurs de la tradition à Tahiti furent choqués, mais les Grands Ballets connurent un succès mondial et firent découvrir les danses polynésiennes de l’Australie au Canada en passant par le Japon, les USA, l’Amérique du Sud et de nombreux pays d’Europe. Lorsque les fondateurs des Grands Ballets décidèrent de suivre des voies séparées en 2008, Tumata Robinson créa Tahiti Ora, la troupe qui a remporté le festival de juillet 2011 à une écrasante majorité. Leur spectacle « La légende de Marukoa », que j’ai eu la chance de voir, est actuellement en tournée internationale et passera au Casino de Paris les 18 et 19 janvier 2013, avis aux amateurs !

"La légende de Marukoa"
Renommé “Heiva i Tahiti” en 1985, le festival de Tiurai est désormais un immense événement pour toute la Polynésie Française, qui s’étend sur trois semaines et voit défiler plus de 3000 chanteurs, danseurs et musiciens sur scène. La grâce des artistes, l’enthousiasme du public, l’effet visuel de 150 danseurs parfaitement synchronisés, la magnificence des costumes, dont certains sont entièrement faits de végétaux, en font un spectacle inoubliable.

En raison de la distance qui sépare les Marquises de Tahiti, il est rare de voir des troupes de cet archipel participer au Heiva i Tahiti. Mais Hiva Oa a son propre petit “Juillet”, comme l’appellent les Marquisiens, au cours duquel danseurs amateurs, joueurs de ukulele et chanteurs de tous âges se produisent dans le gymnase d’Atuona. Les danses masculines ou “haka” (et oui, les Maoris de Nouvelle Zélande sont des cousins germains) sont particulièrement impressionnantes et prisées par le public, bien que tous les danseurs n’aient pas le physique de Jonah Lomu...

Les danseuses de Hiva Oa

mardi 7 août 2012

Singing in Tiurai


The month of July is called Tiurai in Tahitian, a typically odd adaptation of the English word – needless to say that until HMS The Resolution reached Tahiti, there were no such things as hours, days or months in Polynesia. And throughout French Polynesia, July is a month of great celebrations revolving around the traditional arts. Under various names and forms, most islands stage singing and dancing performances as well as traditional sport contests. In ancient Polynesia, such demonstrations were very frequent and took place on the village’s marae (sacred area marked by stone walls), in connection with religious or military celebrations. They sometimes surrounded the human sacrifices and cannibal feasts that long gave the Polynesians such a bad reputation.

Of course the Europeans were prompt to restrict such expressions of paganism and savagery when they assumed control of the islands. In Tahiti, under the influence of the Protestant missionaries who judged these expressive dances and their minimal costumes as “immoral”, if not obscene, King Pomare II banned all “heivas” (celebrations) from 1819.
For once, the French proved a touch more pragmatic after conquering the island in 1880: they chose to tolerate the traditional arts but only within a strict framework. Dancing was for instance only allowed two days a week, and in 1881, governor Henri Chessé decided to include traditional dances and music in the celebrations of Bastille Day. The Tiurai festival was born.

The event grew bigger and bigger in the first half of the 20th century, and in 1956 a former head mistress named Madeleine Moua laid the foundations of the modern ori Tahiti dance when opening the first dedicated school. Her troupe Heiva became a celebrity in the 1960s, when European and American tourists started flocking to Tahiti courtesy of the brand new airport. Several other schools were created in its wake, raising the level of the Tiurai Festival so high that it was turned into a singing and dancing contest, with participants coming not only from all valleys of Tahiti but from other islands of French Polynesia. 
Among Madeleine Moua’s pupils were many future stars of the ori Tahiti, headed by Tumata Robinson, a legend in her own right. She is the daughter of W.A. Robinson, a wealthy American businessman and navigator who settled in Tahiti in the 1940s, and of his sixteen-year-old Chinese maid, Philomene, who died in obscure circumstances, aged 23. Many years later, when Tumata decided to learn the truth about her mother, she found out that Philomene, who had swiftly been replaced in Mr. Robinson’s bed after giving him three daughters, suffered an incurable heartbreak when the American decided to take their children, all still very young, on a indefinite trip to Hong Kong and left her in Tahiti. Incapable of coping with Philomene’s despair, her family took her to Papeete’s asylum, which at the time bore a close resemblance to a prison, where she died rapidly due to inappropriate treatments.
Tahiti Ora's 2011 show

Despite this rocky start into life, Tumata (who incidentally hasn’t got a drop of Tahitian blood) became one of the best dancers of her generation as well as one of the most influent costume designers. Following many years with Heiva, she teamed up with Teiki Villant and Lorenzo Schmidt to create Les Grands Ballets de Tahiti in 1998, a professional troupe based on an innovative style, mixing ori Tahiti with modern jazz and other dances. Traditionalists were shocked in Tahiti but the Grands Ballets were an instant international hit and raised the profile of Polynesian dancing from Australia to Canada via Japan, the USA, South America and several European countries. When the founders of the Grands Ballets decided to go their own way in 2008, Tumata Robinson set up Tahiti Ora, the troupe that won last year’s festival by a landslide. 

Renamed “Heiva i Tahiti” in 1985, the Tiurai Festival is now a countrywide event that sees over 3000 singers, dancers and musicians come on stage. The grace of the artists, the enthusiasm of the public, the visual effect of 150 dancers performing with perfect synchronisation, the magnificence of the costumes, some of which are 100% made of plants, make for a unforgettable experience.
Hiva Oa's July festival

A Marquesian Haka
Due to the great distance that keeps the Marquesas Islands and Tahiti apart, it is rare to see troupes from this archipelago taking part in the Heiva i Tahiti. But Hiva Oa has its own little “Juillet”, as the Marquesians call it, where amateur dancers, ukulele players and singers of all ages gather in the local sports hall to perform. Men’s war dances or “haka” (yes, New Zealand’s Maoris are close relatives) are particularly popular, yet not quite as impressive as when performed by Jonah Lomu...

mardi 31 juillet 2012

Moni


Des pirogues traditionnelles attendant
le départ pour la pêche

Le mot « argent » se dit « moni » en tahitien – transcription littérale du vocable anglais et preuve, s’il en fallait, que cette notion était inexistante avant la première expédition du Capitaine Cook à Tahiti, en 1767.

Si l’usage de l’argent sous ses diverses formes est désormais largement répandu sur l’île « capitale » de la Polynésie Française, il est difficile pour un occidental de se figurer à quel point une économie comme celle des Marquises peut être faiblement monétisée. Vous me direz « bien sûr, c’est encore le troc qui doit prévaloir ». Ce n’est même pas exactement cela, car ce qui m’a le plus frappée à mon arrivée à Hiva Oa, c’est l’absence quasi-totale de commerce au sein de l’île. La commune d’Atuona, qui regroupe la grande majorité des 1800 habitants, ne compte ni marché ni poissonnerie, alors que la pêche et la polyculture comptent parmi les principales activités. Aucune des trois épiceries ne propose de coco râpé ou de lait de coco frais, alors que les cocoteraies s’étendent à perte de vue.

« Alors que » ou plutôt « parce que ». Les ressources des îles Marquises ont la particularité d’être également accessibles à tous. Bananiers, cocotiers, pamplemoussiers et arbres à pain poussent naturellement dans toutes les vallées et produisent des fruits en si grand nombre qu’il n’y a pas assez de bouches pour les absorber tous. Chaque famille dispose au minimum d’un lopin de terre derrière sa maison pour y aménager un petit faapu (potager). Les montagnes regorgent de cochons et de chèvres sauvages. Et les innombrables richesses de la mer (thons, bonites, langoustes, thazars, crevettes etc.) sont à tout le monde. Qui pourrait donc bien acheter ce qui se trouve gratuitement à sa portée ?


En outre, la multi-activité est profondément ancrée dans la culture marquisienne, comme dans toutes les cultures du « triangle polynésien ». À l’exception des fonctionnaires, qui s’en trouvent très malheureux d’ailleurs, pas un homme, pas une femme n’accomplit chaque jour la même tâche. C’est un des obstacles majeurs auquel la mission de Vincent se trouve confrontée : comment augmenter la production locale de viande de chèvre tant que les éleveurs du lundi seront également pêcheurs le mardi, chasseurs le mercredi, cultivateurs le jeudi et chômeurs le vendredi.

La notion de spécialisation est totalement étrangère aux Polynésiens, comme le résument magnifiquement ces propos d’un chef Samoan ayant visité l’Europe au début du 20ème siècle et rapportés dans l’excellent ouvrage « Le Papalagui » : « Chaque Papalagui (homme Blanc) a une profession. Il est difficile de dire de quoi il s’agit. C’est quelque chose qui devrait être fait avec plaisir, mais que la plupart du temps le Papalagui n’a pas envie de faire. Avoir une profession, c’est faire toujours une seule et même chose, la faire si souvent qu’on peut la faire les yeux fermés et sans effort. Si, avec mes mains, je ne fais rien d’autre que construire des huttes ou tresser des nattes, tresseur de nattes ou bâtisseur de huttes, voilà ma profession. » Et de s’apitoyer sur le sort de ces hommes condamnés à se morfondre dans l’exercice répétitif d’une activité et à ne maîtriser qu’une compétence unique, au détriment de toutes celles qui peuvent s’avérer utiles dans la vie de tous les jours. Conséquence de cette vision des choses, la pratique consistant à louer sa force de travail à autrui ou à exercer une compétence particulière en échange d’une rémunération est absente dans les sociétés polynésiennes traditionnelles. La notion de salariat est considérée comme absurde et dégradante.


Un troisième facteur dans la faiblesse des échanges monétaires est l’importance de l’économie informelle. J’avais beaucoup entendu parler de ce sujet lorsque j’étais à Tahiti, mais ce n’est que lorsque je dus me rendre au bureau du fret aérien, pour envoyer à Vincent les objets volumineux que je ne pourrais prendre dans mes bagages pour Hiva Oa, que je réalisais ce que recouvre ce terme. Ouvert 7 jours sur 7 de 4h30 à 18h, amplitude horaire particulièrement exceptionnelle pour la Polynésie, le bureau du fret ne désemplit pas. Les habitants de toute l’île de Tahiti viennent y envoyer à leur « famille des îles » chaînes hi-fi, petit électroménager, jouets pour enfants, et même la presse du jour. Ils en profitent pour récupérer les glacières remplies de fruits, de viande, de poisson envoyés par leurs fetii des Australes, des Tuamotu ou des Marquises. Tout cela sans aucun transfert d’argent entre les membres de la famille (ni aucun contrôle sanitaire sur les produits frais…).


Dès lors que l’essentiel de la nourriture est autoproduit et que les biens plus élaborés sont largement fournis par les échanges intra-familiaux, il devient plus facile de concevoir que les Marquisiens aient pu longtemps vivre avec très peu d’argent liquide. Bien entendu cette pénurie de liquidité s’avère de plus en plus problématique au fur et à mesure que les besoins se complexifient voire se dématérialisent. Mettre de l’essence dans le 4x4 (lequel est dans 90% des cas acheté en leasing, les banques tolérant des taux d’endettement faramineux), acheter des gadgets ou vêtements de marque (l’essentiel de la population des Marquises, « notables » compris, porte des T-shirts publicitaires usés jusqu’à la corde et des shorts rapiécés), payer la scolarité des enfants à Tahiti (les établissements des Marquises s’arrêtent au collège), s’abonner à Internet, voyager : tout cela nécessite de pouvoir compter sur une source de revenus monétaires.


A ce jeu-là, les mieux lotis sont cette fois les fonctionnaires de l’île, dont le jour de paie en fin de mois est suivi de plusieurs jours d’affluence record à la station essence, dans les trois restaurants et les cinq épiceries-quincailleries-bric à brac d’Atuona.
Pour les autres, il faut faire preuve de débrouillardise et d’imagination. Ainsi il est courant de voir se présenter chez vous un Marquisien dont la « profession » du jour est vendeur de langouste, de poisson ou de gâteaux maison. Ailleurs cela s’apparenterait à la corvée des étrennes des égoutiers ou du calendrier des Postes, ici c’est un bonheur – vous mangerez frais et vous aurez au moins parlé à une personne dans la journée.

mardi 24 juillet 2012

Arbre à pain


Un bel arbre à pain
dans la cour du bureau de Vincent
Les Tahitiens disent que la première chose à faire lorsque vous choisissez une maison est de s’assurer qu’elle a un arbre à pain dans le jardin. Par chance, notre maison à Hiva Oa en a un.
L’arbre à pain est la plante miracle du Pacifique, celle à cause de laquelle le Lieutenant William Bligh, à la tête de la goélette « The Bounty », fut jadis chargé de rallier Tahiti depuis l’Angleterre (un voyage de dix mois à l’époque). Sa mission, dont l’objectif fut ensuite quelque peu éclipsé par la mutinerie d’une partie des marins et leur extraordinaire destinée, était de récolter des plants d’arbre à pain puis de les transporter jusqu’aux Antilles, où ils seraient cultivés pour nourrir les esclaves. Après son épique retour au royaume de Sa Majesté, à bord d’une petite barque chargée de 19 hommes, le Capitaine Bligh retourna à Tahiti et accomplit sa mission avec succès. On trouve donc aujourd’hui des arbres à pain dans les Caraïbes.
Mais au fait, cet arbre méritait-il bien toute cette peine ?Ma réponse est « oui » sans hésitation. Non seulement le fruit de l’arbre à pain est effectivement aussi nourrissant que du pain, mais c’est l’aliment le plus polyvalent que vous puissiez imaginer. La recette traditionnelle Tahitienne est on ne peut plus simple : posez le fruit sur une flamme et retournez-le jusqu’à ce qu’il soit entièrement gris et qu’un léger filet de fumée commence à en sortir. La peau est alors très facile à peler, et le goût de la chair rappelle celui de la mie de pain qui sort du four. Mais la magie du « uru » [ourou], c’est que vous pouvez aussi le cuisiner en gratin, le couper en lamelles et les faire sauter dans une poêle, ou même en faire un dessert, en y ajoutant du tapioca, de la vanille et du lait de coco. Aux Marquises, un des plats traditionnels est composé de fruit de l’arbre à pain fermenté après avoir passé plus d’un an dans un réceptacle spécial creusé à même le sol… Je dois avouer que je n’y ai pas encore goûté.
Avec un rôle aussi vital dans la vie quotidienne des Polynésiens, il était logique que l’arbre à pain fasse l’objet de nombreuses légendes. On dit qu’il est apparu à la suite du sacrifice d’un jeune père pour nourrir sa famille, à une époque lointaine où les îles étaient frappées par la famine. Une nuit, l’homme fit ses adieux à sa femme, sortit et se transforma en arbre, ses mains prenant la forme de feuilles délicatement découpées et sa tête celle d’un gros fruit rond et vert. Lorsque la femme découvrit l’arbre au matin et partagea le délicieux fruit avec ses enfants, elle l’appela « uru », qui signifie « tête » en ancien Tahitien.

Breadfruit

A majestic breadfruit tree
in the yard next to Vincent's office
The Tahitians say the first thing you should make sure when you choose a house is that is has a breadfruit tree in the garden. Thankfully, our house in Hiva Oa has one.
The breadfruit tree is the wonder plant of the Pacific, the one that once caused Lieutenant William Bligh, commanding HMS The Bounty, to be sent all the way from England to Tahiti (a ten-month journey at the time). His mission, the aim of which was subsequently eclipsed by the mutiny of part of the sailors and their extraordinary destiny, was to collect breadfruit plants and transport them to the West Indies, where they would be grown to feed the African slaves. After his epic journey back home, on board a tiny boat carrying nineteen men, Captain Bligh returned to Tahiti and successfully carried out his mission, which is why breadfruit trees can be found nowadays in the Antilles.
So, was it really worth all the trouble?  My answer is a definite yes. Breadfruit is indeed as nutritious as bread, and the most versatile food you’ll ever find. The traditional Tahitian recipe couldn’t be much easier: just stick the fruit on a flame, turn it over until the outside looks grey and a thin filet of smoke starts coming out of the bottom. The skin is then very easy to peel, and the flesh really tastes like white bread straight from the oven. But the beauty of “uru” is that you can also bake it as a gratin, chop it and fry it in a pan, or even cook it as a desert, with sugar, tapioca, vanilla and coconut milk. In the Marquesas Islands, one of the traditional dishes is made of fermented breadfruit that has spent at least a year buried into a hole in the ground… I have to admit this doesn’t come to me as the most appealing recipe, and I haven’t tried it yet.
With such a vital role in Polynesian people’s daily lives, it is no wonder that the breadfruit tree has reached legendary status. It is said to have appeared as a result of a young father’s sacrifice to feed his family, in a long gone past when the islands were struck by famine. At night, the father kissed his wife goodbye, went outside and transformed himself into a handsome tree, his hands turning into delicately dented leaves and his head into a big, round fruit. When his wife discovered the tree in the morning and shared the delicious fruit with her children, she named it “uru”, which means “head” in ancient Tahitian.