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| Des pirogues traditionnelles attendant le départ pour la pêche |
Le
mot « argent » se dit « moni » en tahitien – transcription
littérale du vocable anglais et preuve, s’il en fallait, que cette notion était
inexistante avant la première expédition du Capitaine Cook à Tahiti, en 1767.
Si
l’usage de l’argent sous ses diverses formes est désormais largement répandu
sur l’île « capitale » de la Polynésie Française, il est difficile
pour un occidental de se figurer à quel point une économie comme celle des
Marquises peut être faiblement monétisée. Vous me direz « bien sûr, c’est
encore le troc qui doit prévaloir ». Ce n’est même pas exactement cela,
car ce qui m’a le plus frappée à mon arrivée à Hiva Oa, c’est l’absence
quasi-totale de commerce au sein de l’île. La commune d’Atuona, qui regroupe la
grande majorité des 1800 habitants, ne compte ni marché ni poissonnerie, alors
que la pêche et la polyculture comptent parmi les principales activités. Aucune
des trois épiceries ne propose de coco râpé ou de lait de coco frais, alors que
les cocoteraies s’étendent à perte de vue.
« Alors que
» ou plutôt « parce que ». Les ressources des îles Marquises ont la
particularité d’être également accessibles à tous. Bananiers, cocotiers,
pamplemoussiers et arbres à pain poussent naturellement dans toutes les vallées
et produisent des fruits en si grand nombre qu’il n’y a pas assez de bouches
pour les absorber tous. Chaque famille dispose au minimum d’un lopin de terre
derrière sa maison pour y aménager un petit faapu (potager). Les
montagnes regorgent de cochons et de chèvres sauvages. Et les innombrables
richesses de la mer (thons, bonites, langoustes, thazars, crevettes etc.) sont
à tout le monde. Qui pourrait donc bien acheter ce qui se trouve gratuitement à
sa portée ?
En
outre, la multi-activité est profondément ancrée dans la culture marquisienne,
comme dans toutes les cultures du « triangle polynésien ». À
l’exception des fonctionnaires, qui s’en trouvent très malheureux d’ailleurs,
pas un homme, pas une femme n’accomplit chaque jour la même tâche. C’est un des
obstacles majeurs auquel la mission de Vincent se trouve confrontée :
comment augmenter la production locale de viande de chèvre tant que les
éleveurs du lundi seront également pêcheurs le mardi, chasseurs le mercredi,
cultivateurs le jeudi et chômeurs le vendredi.
La notion de spécialisation est totalement étrangère aux Polynésiens, comme le résument magnifiquement ces propos d’un chef Samoan ayant visité l’Europe au début du 20ème siècle et rapportés dans l’excellent ouvrage « Le Papalagui » : « Chaque Papalagui (homme Blanc) a une profession. Il est difficile de dire de quoi il s’agit. C’est quelque chose qui devrait être fait avec plaisir, mais que la plupart du temps le Papalagui n’a pas envie de faire. Avoir une profession, c’est faire toujours une seule et même chose, la faire si souvent qu’on peut la faire les yeux fermés et sans effort. Si, avec mes mains, je ne fais rien d’autre que construire des huttes ou tresser des nattes, tresseur de nattes ou bâtisseur de huttes, voilà ma profession. » Et de s’apitoyer sur le sort de ces hommes condamnés à se morfondre dans l’exercice répétitif d’une activité et à ne maîtriser qu’une compétence unique, au détriment de toutes celles qui peuvent s’avérer utiles dans la vie de tous les jours. Conséquence de cette vision des choses, la pratique consistant à louer sa force de travail à autrui ou à exercer une compétence particulière en échange d’une rémunération est absente dans les sociétés polynésiennes traditionnelles. La notion de salariat est considérée comme absurde et dégradante.
Un
troisième facteur dans la faiblesse des échanges monétaires est l’importance de
l’économie informelle. J’avais beaucoup entendu parler de ce sujet lorsque
j’étais à Tahiti, mais ce n’est que lorsque je dus me rendre au bureau du fret
aérien, pour envoyer à Vincent les objets volumineux que je ne pourrais prendre
dans mes bagages pour Hiva Oa, que je réalisais ce que recouvre ce terme.
Ouvert 7 jours sur 7 de 4h30 à 18h, amplitude horaire particulièrement
exceptionnelle pour la Polynésie, le bureau du fret ne désemplit pas. Les
habitants de toute l’île de Tahiti viennent y envoyer à leur « famille des
îles » chaînes hi-fi, petit électroménager, jouets pour enfants, et même
la presse du jour. Ils en profitent pour récupérer les glacières remplies de
fruits, de viande, de poisson envoyés par leurs fetii des Australes, des
Tuamotu ou des Marquises. Tout cela sans aucun transfert d’argent entre les
membres de la famille (ni aucun contrôle sanitaire sur les produits frais…).
Dès
lors que l’essentiel de la nourriture est autoproduit et que les biens plus
élaborés sont largement fournis par les échanges intra-familiaux, il devient
plus facile de concevoir que les Marquisiens aient pu longtemps vivre avec très
peu d’argent liquide. Bien entendu cette pénurie de liquidité s’avère de plus
en plus problématique au fur et à mesure que les besoins se complexifient voire
se dématérialisent. Mettre de l’essence dans le 4x4 (lequel est dans 90% des
cas acheté en leasing, les banques tolérant des taux d’endettement faramineux),
acheter des gadgets ou vêtements de marque (l’essentiel de la population des
Marquises, « notables » compris, porte des T-shirts publicitaires
usés jusqu’à la corde et des shorts rapiécés), payer la scolarité des enfants à
Tahiti (les établissements des Marquises s’arrêtent au collège), s’abonner à
Internet, voyager : tout cela nécessite de pouvoir compter sur une source de
revenus monétaires.
A
ce jeu-là, les mieux lotis sont cette fois les fonctionnaires de l’île, dont le
jour de paie en fin de mois est suivi de plusieurs jours d’affluence record à
la station essence, dans les trois restaurants et les cinq
épiceries-quincailleries-bric à brac d’Atuona.
Pour
les autres, il faut faire preuve de débrouillardise et d’imagination. Ainsi il
est courant de voir se présenter chez vous un Marquisien dont la
« profession » du jour est vendeur de langouste, de poisson ou de
gâteaux maison. Ailleurs cela s’apparenterait à la corvée des étrennes des
égoutiers ou du calendrier des Postes, ici c’est un bonheur – vous mangerez
frais et vous aurez au moins parlé à une personne dans la journée.

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