Les
Marquises sont probablement un des endroits au monde où le coût des biens de
consommation standard est le plus élevé. Un paquet de corn flakes coûte 8€, une
bouteille de mauvais vin, au moins 10€, le paquet de biscuits le plus basique,
3€; il faut débourser 45€ pour une poêle, et même une boîte de sauce tomate en
conserve vaut au moins 5€. Sans parler des vêtements, des équipements
électroniques ou des voitures (comptez au minimum €10.000, et trouver des
pièces ou un bon mécanicien est une telle galère que nous avons renoncé à en
acheter une).
Il
y a bien sûr des raisons objectives à cet état de fait: le coût du transport
(trois semaines de bateau de France à Tahiti, et trois jours supplémentaires
pour Hiva Oa), la taille très restreinte du marché (la population totale de la
Polynésie s’élève à 260.000 personnes, dont 150.000 pour Tahiti), le nombre
d’intermédiaires – les commerçants d’Atuona ne passent pas leurs commandes
auprès de Kraft Foods, Danone ou Procter & Gamble… Ils prennent l’avion
pour Tahiti une fois pour mois et achètent leur stock chez des demi-grossistes,
qui à leur tour importent de France, des USA ou de Chine.
Ensuite
viennent les taxes, et elles sont importantes pour la bonne raison qu’il n’y a
pas d’impôt sur le revenu en Polynésie Française, donc les impôts indirects
sont la principale source de recettes pour le Pays. Même les produits français
sont considérés comme des importations ! Une combinaison de TVA à
l’importation, droits de douane proprement dits et taxes à la consommation
conduisent à un total pouvant atteindre 200% sur certains produits.
Un
troisième facteur, particulièrement pervers, est l’indexation des salaires des
fonctionnaires. Ce mécanisme fut instauré en 1966 pour indemniser le personnel
administratif français affecté dans ces îles lointaines, et résulte dans le
fait qu’un fonctionnaire en Polynésie est payé 1.84 fois plus que pour le même
poste en métropole. Quelques centaines de personnes seulement auraient dû être
concernées par ce système, mais à la suite de manifestations des employés
polynésiens des administrations locales aux cris de « à travail égal,
salaire égal », leurs salaires furent augmentés pour atteindre un niveau
similaire, quoique légèrement inférieur. Les conséquences sur l’économie locale
ont été désastreuses.
Tout
d’abord, le secteur privé est miné par la concurrence de ces salaires
artificiellement inflatés, qui renforcent sont manque d’attrait auprès des
travailleurs locaux et limitent inévitablement son potentiel de croissance.
Résultat, l’emploi public représentait en 2011 27% de la population active (40%
aux Marquises !), un chiffre qui a crû de 25% sur la dernière décennie.
Une situation qui pèse logiquement sur le niveau des prix : la demande
intérieure, bien plus que le tourisme ou une autre activité, fait tourner
l’économie polynésienne, et le haut niveau de revenus dans le secteur public
constitue le mètre étalon des grandes enseignes. Preuve frappante s’il en est,
l’identité de la plus grosse entreprise de Tahiti : ni Intercontinental, ni Beachcomber, ni
un vendeur de perles noires mais Carrefour, dont les deux supermarchés
franchisés proposent, importés chaque semaine par avion : quatre “Perle de lait” pour 12€, des huîtres
fraîches de Bretagne au prix de l’or, de la salade bio de Nouvelle Zélande, et
toutes sortes de fromages français. C’est le côté « paillettes » de
Tahiti, l’île qui s’enorgueillit de deux records du monde : nombre de
Porsche Cayenne et consommation de champagne par habitant.
Néanmoins,
comme on pourrait s’y attendre, tout le monde ne peut pas accéder à ces prix
faramineux. Le niveau d’inégalités en Polynésie française est comparable à de
nombreux pays en développement d’Afrique ou d’Amérique du Sud : les 20% les plus riches accaparent 47%
du revenu total des ménages, tandis que les 20% les plus pauvres ne récupèrent
que 6%. Le taux de chômage est estimé aux alentours de 25% (plus de 33% chez
les 18-25 ans), et il n’existe aucun dispositif d’assurance-chômage. A Tahiti,
la population la plus pauvre est en grande partie composée
d’ « immigrés » venus des autres îles, qui vivent dans des
baraques de planches près de Papeete et ne peuvent même pas compter sur
l’agriculture vivrière ou sur la solidarité familiale.
La
« vie chère » est donc un thème récurrent du débat politique local,
et une des principales mesures a été d’introduire des prix fixes, largement
subventionnés, pour 40 « produits de première nécessité » – dont je
trouve la liste critiquable : le pain (mais seulement une affreuse
baguette blanche, les pains complets et plus sains ne sont pas concernés), le
lait (est-ce que les anciens Polynésiens buvaient du lait de vache au milieu du
Pacifique ?), le beurre, le sucre, la farine, le pâté en conserve, le
café, le riz et, OK, le thon blanc. En plus de se révéler très coûteux pour le
Pays, ce système a induit des comportements particulièrement négatifs, de
nombreuses familles pauvres vivant exclusivement de produits subventionnés et
le « café-pain-beurre » devenant le dîner quotidien de centaines
d’enfants.
Ce
phénomène, additionné à d’autres facteurs tels que la génétique, le manque
d’exercice physique et les cinq McDonald’s qui vendent de la malbouffe à bas
prix sur Tahiti (à l’aide de promotions criminelles telles que « -20% sur
un menu familial après 15h30 » !) explique l’état dramatique de la
santé publique en Polynésie française. 30% de la population est déclaré obèse,
un chiffre qui a doublé en dix ans ; plus de 32,000 personnes sont
soignées pour de longues maladies, principalement des maladies
cardio-vasculaires et du diabète de type 2 ; les problèmes dentaires liés
aux carences alimentaires sont un fléau. Voilà pour le côté moins chatoyant de
ces îles paradisiaques.


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