vendredi 10 août 2012

Tiurai


 
Le mois de juillet s’appelle « Tiurai » en Tahitien, une adaptation surprenante du mot anglais « July » (inutile de préciser qu’avant l’arrivée de la goélette britannique La Résolution dans la baie de Matavai, il n’y avait ni heures, ni jours, ni mois en Polynésie).
A travers toute la Polynésie, juillet, donc, est un mois de grandes festivités mettant à l’honneur les arts traditionnels. Sous différentes formes et appellations, la plupart des îles organisent des représentations de chant et de danse ainsi que des concours de sports traditionnels. Dans la Polynésie pré-européenne, de telles démonstrations étaient très fréquentes et se déroulaient sur le marae du village (l’aire sacrée délimitée par des murs de pierre), en relation avec les célébrations religieuses ou militaires. Elles entouraient parfois les sacrifices humains ou les festins cannibales qui ont longtemps entaché la réputation des Polynésiens, et particulièrement des îles Marquises.

Bien entendu les Européens n’eurent de cesse de mettre un terme à ces éclats de paganisme et de sauvagerie lorsqu’ils prirent le contrôle des différentes îles. A Tahiti, sous l’influence des missionnaires Protestants qui jugeaient « immorales » sinon obscènes ces danses expressives et leurs costumes minimalistes, le roi Pomare II prononça l’interdiction de tous “heivas” (fêtes) en 1819.
Pour une fois, les Français firent preuve d’un peu plus de pragmatisme après leur conquête de l’île en 1880 : ils choisirent de tolérer les arts traditionnels au sein d’un encadrement très strict. Ainsi les danses n’étaient autorisées que deux jours par semaine, et en 1881, le gouverneur Henri Chessé décida d’inclure danses et chants traditionnels dans les célébrations de la prise de la Bastille. Le festival de Tiurai était né. 

L’événement prit une importance croissante dans la première moitié du 20ème siècle, et en 1956, une ancienne directrice d’école du nom de Madeleine Moua posa les bases du ori Tahiti moderne en ouvrant la première école dédiée à cet art. Sa troupe Heiva devint une attraction touristique majeure dans les années 1960-70, lorsque Européens et Américains commencèrent à affluer vers le tout nouvel aéroport de Tahiti. Plusieurs autres écoles virent le jour dans son sillage et le niveau du festival de Tiurai s’éleva tant qu’il fut transformé en un concours de chants et danses traditionnels, dont les participants ne venaient plus seulement de toutes les vallées de Tahiti mais de nombreuses autres îles de Polynésie.

Un choeur polyphonique de la
lointaine île de Rapa
Plusieurs futures stars du ori Tahiti furent élèves de Madeleine Moua, à commencer par Tumata Robinson, une légende à elle seule. Elle est la fille de W.A. Robinson, un homme d’affaires et navigateur américain renommé qui s’établit à Tahiti dans les années 1940, et de sa domestique Chinoise alors âgée de 16 ans, Philomène, qui mourut dans d’obscures circonstances sept ans plus tard. Bien des années après, lorsque Tumata entreprit de découvrir la vérité sur sa mère, elle découvrit que Philomène, qui avait été rapidement remplacée dans les bras de M. Robinson après lui avoir donné trois filles, eut le cœur brisé lorsque l’Américain décida d’emmener leurs enfants, dont l’aînée avait 6 ans, pour un voyage d’une durée indéterminée à Hong Kong, la laissant seule à Tahiti. Incapable de faire face au désespoir de Philomene, sa famille la confia à l’asile de Papeete, qui ressemblait alors en tout point à une prison, où elle mourut rapidement en raison de soins inappropriés. 

Malgré cette enfance troublée, Tumata (qui soit dit en passant n’a pas une goutte de sang Tahitien) devint l’une des meilleures danseuses de sa génération et une des créatrices de costumes les plus influentes. Après de nombreuses années au sein de Heiva, elle s’associa avec Teiki Villant et Lorenzo Schmidt pour créer Les Grands Ballets de Tahiti en 1998, une troupe professionnelle au style innovant, mélangeant le ori Tahiti avec le modern jazz et d’autres influences. Les défenseurs de la tradition à Tahiti furent choqués, mais les Grands Ballets connurent un succès mondial et firent découvrir les danses polynésiennes de l’Australie au Canada en passant par le Japon, les USA, l’Amérique du Sud et de nombreux pays d’Europe. Lorsque les fondateurs des Grands Ballets décidèrent de suivre des voies séparées en 2008, Tumata Robinson créa Tahiti Ora, la troupe qui a remporté le festival de juillet 2011 à une écrasante majorité. Leur spectacle « La légende de Marukoa », que j’ai eu la chance de voir, est actuellement en tournée internationale et passera au Casino de Paris les 18 et 19 janvier 2013, avis aux amateurs !

"La légende de Marukoa"
Renommé “Heiva i Tahiti” en 1985, le festival de Tiurai est désormais un immense événement pour toute la Polynésie Française, qui s’étend sur trois semaines et voit défiler plus de 3000 chanteurs, danseurs et musiciens sur scène. La grâce des artistes, l’enthousiasme du public, l’effet visuel de 150 danseurs parfaitement synchronisés, la magnificence des costumes, dont certains sont entièrement faits de végétaux, en font un spectacle inoubliable.

En raison de la distance qui sépare les Marquises de Tahiti, il est rare de voir des troupes de cet archipel participer au Heiva i Tahiti. Mais Hiva Oa a son propre petit “Juillet”, comme l’appellent les Marquisiens, au cours duquel danseurs amateurs, joueurs de ukulele et chanteurs de tous âges se produisent dans le gymnase d’Atuona. Les danses masculines ou “haka” (et oui, les Maoris de Nouvelle Zélande sont des cousins germains) sont particulièrement impressionnantes et prisées par le public, bien que tous les danseurs n’aient pas le physique de Jonah Lomu...

Les danseuses de Hiva Oa

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