mardi 31 juillet 2012

Moni


Des pirogues traditionnelles attendant
le départ pour la pêche

Le mot « argent » se dit « moni » en tahitien – transcription littérale du vocable anglais et preuve, s’il en fallait, que cette notion était inexistante avant la première expédition du Capitaine Cook à Tahiti, en 1767.

Si l’usage de l’argent sous ses diverses formes est désormais largement répandu sur l’île « capitale » de la Polynésie Française, il est difficile pour un occidental de se figurer à quel point une économie comme celle des Marquises peut être faiblement monétisée. Vous me direz « bien sûr, c’est encore le troc qui doit prévaloir ». Ce n’est même pas exactement cela, car ce qui m’a le plus frappée à mon arrivée à Hiva Oa, c’est l’absence quasi-totale de commerce au sein de l’île. La commune d’Atuona, qui regroupe la grande majorité des 1800 habitants, ne compte ni marché ni poissonnerie, alors que la pêche et la polyculture comptent parmi les principales activités. Aucune des trois épiceries ne propose de coco râpé ou de lait de coco frais, alors que les cocoteraies s’étendent à perte de vue.

« Alors que » ou plutôt « parce que ». Les ressources des îles Marquises ont la particularité d’être également accessibles à tous. Bananiers, cocotiers, pamplemoussiers et arbres à pain poussent naturellement dans toutes les vallées et produisent des fruits en si grand nombre qu’il n’y a pas assez de bouches pour les absorber tous. Chaque famille dispose au minimum d’un lopin de terre derrière sa maison pour y aménager un petit faapu (potager). Les montagnes regorgent de cochons et de chèvres sauvages. Et les innombrables richesses de la mer (thons, bonites, langoustes, thazars, crevettes etc.) sont à tout le monde. Qui pourrait donc bien acheter ce qui se trouve gratuitement à sa portée ?


En outre, la multi-activité est profondément ancrée dans la culture marquisienne, comme dans toutes les cultures du « triangle polynésien ». À l’exception des fonctionnaires, qui s’en trouvent très malheureux d’ailleurs, pas un homme, pas une femme n’accomplit chaque jour la même tâche. C’est un des obstacles majeurs auquel la mission de Vincent se trouve confrontée : comment augmenter la production locale de viande de chèvre tant que les éleveurs du lundi seront également pêcheurs le mardi, chasseurs le mercredi, cultivateurs le jeudi et chômeurs le vendredi.

La notion de spécialisation est totalement étrangère aux Polynésiens, comme le résument magnifiquement ces propos d’un chef Samoan ayant visité l’Europe au début du 20ème siècle et rapportés dans l’excellent ouvrage « Le Papalagui » : « Chaque Papalagui (homme Blanc) a une profession. Il est difficile de dire de quoi il s’agit. C’est quelque chose qui devrait être fait avec plaisir, mais que la plupart du temps le Papalagui n’a pas envie de faire. Avoir une profession, c’est faire toujours une seule et même chose, la faire si souvent qu’on peut la faire les yeux fermés et sans effort. Si, avec mes mains, je ne fais rien d’autre que construire des huttes ou tresser des nattes, tresseur de nattes ou bâtisseur de huttes, voilà ma profession. » Et de s’apitoyer sur le sort de ces hommes condamnés à se morfondre dans l’exercice répétitif d’une activité et à ne maîtriser qu’une compétence unique, au détriment de toutes celles qui peuvent s’avérer utiles dans la vie de tous les jours. Conséquence de cette vision des choses, la pratique consistant à louer sa force de travail à autrui ou à exercer une compétence particulière en échange d’une rémunération est absente dans les sociétés polynésiennes traditionnelles. La notion de salariat est considérée comme absurde et dégradante.


Un troisième facteur dans la faiblesse des échanges monétaires est l’importance de l’économie informelle. J’avais beaucoup entendu parler de ce sujet lorsque j’étais à Tahiti, mais ce n’est que lorsque je dus me rendre au bureau du fret aérien, pour envoyer à Vincent les objets volumineux que je ne pourrais prendre dans mes bagages pour Hiva Oa, que je réalisais ce que recouvre ce terme. Ouvert 7 jours sur 7 de 4h30 à 18h, amplitude horaire particulièrement exceptionnelle pour la Polynésie, le bureau du fret ne désemplit pas. Les habitants de toute l’île de Tahiti viennent y envoyer à leur « famille des îles » chaînes hi-fi, petit électroménager, jouets pour enfants, et même la presse du jour. Ils en profitent pour récupérer les glacières remplies de fruits, de viande, de poisson envoyés par leurs fetii des Australes, des Tuamotu ou des Marquises. Tout cela sans aucun transfert d’argent entre les membres de la famille (ni aucun contrôle sanitaire sur les produits frais…).


Dès lors que l’essentiel de la nourriture est autoproduit et que les biens plus élaborés sont largement fournis par les échanges intra-familiaux, il devient plus facile de concevoir que les Marquisiens aient pu longtemps vivre avec très peu d’argent liquide. Bien entendu cette pénurie de liquidité s’avère de plus en plus problématique au fur et à mesure que les besoins se complexifient voire se dématérialisent. Mettre de l’essence dans le 4x4 (lequel est dans 90% des cas acheté en leasing, les banques tolérant des taux d’endettement faramineux), acheter des gadgets ou vêtements de marque (l’essentiel de la population des Marquises, « notables » compris, porte des T-shirts publicitaires usés jusqu’à la corde et des shorts rapiécés), payer la scolarité des enfants à Tahiti (les établissements des Marquises s’arrêtent au collège), s’abonner à Internet, voyager : tout cela nécessite de pouvoir compter sur une source de revenus monétaires.


A ce jeu-là, les mieux lotis sont cette fois les fonctionnaires de l’île, dont le jour de paie en fin de mois est suivi de plusieurs jours d’affluence record à la station essence, dans les trois restaurants et les cinq épiceries-quincailleries-bric à brac d’Atuona.
Pour les autres, il faut faire preuve de débrouillardise et d’imagination. Ainsi il est courant de voir se présenter chez vous un Marquisien dont la « profession » du jour est vendeur de langouste, de poisson ou de gâteaux maison. Ailleurs cela s’apparenterait à la corvée des étrennes des égoutiers ou du calendrier des Postes, ici c’est un bonheur – vous mangerez frais et vous aurez au moins parlé à une personne dans la journée.

mardi 24 juillet 2012

Arbre à pain


Un bel arbre à pain
dans la cour du bureau de Vincent
Les Tahitiens disent que la première chose à faire lorsque vous choisissez une maison est de s’assurer qu’elle a un arbre à pain dans le jardin. Par chance, notre maison à Hiva Oa en a un.
L’arbre à pain est la plante miracle du Pacifique, celle à cause de laquelle le Lieutenant William Bligh, à la tête de la goélette « The Bounty », fut jadis chargé de rallier Tahiti depuis l’Angleterre (un voyage de dix mois à l’époque). Sa mission, dont l’objectif fut ensuite quelque peu éclipsé par la mutinerie d’une partie des marins et leur extraordinaire destinée, était de récolter des plants d’arbre à pain puis de les transporter jusqu’aux Antilles, où ils seraient cultivés pour nourrir les esclaves. Après son épique retour au royaume de Sa Majesté, à bord d’une petite barque chargée de 19 hommes, le Capitaine Bligh retourna à Tahiti et accomplit sa mission avec succès. On trouve donc aujourd’hui des arbres à pain dans les Caraïbes.
Mais au fait, cet arbre méritait-il bien toute cette peine ?Ma réponse est « oui » sans hésitation. Non seulement le fruit de l’arbre à pain est effectivement aussi nourrissant que du pain, mais c’est l’aliment le plus polyvalent que vous puissiez imaginer. La recette traditionnelle Tahitienne est on ne peut plus simple : posez le fruit sur une flamme et retournez-le jusqu’à ce qu’il soit entièrement gris et qu’un léger filet de fumée commence à en sortir. La peau est alors très facile à peler, et le goût de la chair rappelle celui de la mie de pain qui sort du four. Mais la magie du « uru » [ourou], c’est que vous pouvez aussi le cuisiner en gratin, le couper en lamelles et les faire sauter dans une poêle, ou même en faire un dessert, en y ajoutant du tapioca, de la vanille et du lait de coco. Aux Marquises, un des plats traditionnels est composé de fruit de l’arbre à pain fermenté après avoir passé plus d’un an dans un réceptacle spécial creusé à même le sol… Je dois avouer que je n’y ai pas encore goûté.
Avec un rôle aussi vital dans la vie quotidienne des Polynésiens, il était logique que l’arbre à pain fasse l’objet de nombreuses légendes. On dit qu’il est apparu à la suite du sacrifice d’un jeune père pour nourrir sa famille, à une époque lointaine où les îles étaient frappées par la famine. Une nuit, l’homme fit ses adieux à sa femme, sortit et se transforma en arbre, ses mains prenant la forme de feuilles délicatement découpées et sa tête celle d’un gros fruit rond et vert. Lorsque la femme découvrit l’arbre au matin et partagea le délicieux fruit avec ses enfants, elle l’appela « uru », qui signifie « tête » en ancien Tahitien.

Breadfruit

A majestic breadfruit tree
in the yard next to Vincent's office
The Tahitians say the first thing you should make sure when you choose a house is that is has a breadfruit tree in the garden. Thankfully, our house in Hiva Oa has one.
The breadfruit tree is the wonder plant of the Pacific, the one that once caused Lieutenant William Bligh, commanding HMS The Bounty, to be sent all the way from England to Tahiti (a ten-month journey at the time). His mission, the aim of which was subsequently eclipsed by the mutiny of part of the sailors and their extraordinary destiny, was to collect breadfruit plants and transport them to the West Indies, where they would be grown to feed the African slaves. After his epic journey back home, on board a tiny boat carrying nineteen men, Captain Bligh returned to Tahiti and successfully carried out his mission, which is why breadfruit trees can be found nowadays in the Antilles.
So, was it really worth all the trouble?  My answer is a definite yes. Breadfruit is indeed as nutritious as bread, and the most versatile food you’ll ever find. The traditional Tahitian recipe couldn’t be much easier: just stick the fruit on a flame, turn it over until the outside looks grey and a thin filet of smoke starts coming out of the bottom. The skin is then very easy to peel, and the flesh really tastes like white bread straight from the oven. But the beauty of “uru” is that you can also bake it as a gratin, chop it and fry it in a pan, or even cook it as a desert, with sugar, tapioca, vanilla and coconut milk. In the Marquesas Islands, one of the traditional dishes is made of fermented breadfruit that has spent at least a year buried into a hole in the ground… I have to admit this doesn’t come to me as the most appealing recipe, and I haven’t tried it yet.
With such a vital role in Polynesian people’s daily lives, it is no wonder that the breadfruit tree has reached legendary status. It is said to have appeared as a result of a young father’s sacrifice to feed his family, in a long gone past when the islands were struck by famine. At night, the father kissed his wife goodbye, went outside and transformed himself into a handsome tree, his hands turning into delicately dented leaves and his head into a big, round fruit. When his wife discovered the tree in the morning and shared the delicious fruit with her children, she named it “uru”, which means “head” in ancient Tahitian.

Bienvenue aux Marquises, la perle cachée de la Polynésie


Ces douze îles, dont seulement six sont habitées, forment l’archipel le plus isolé au monde. Il n’est donc pas surprenant qu’elles aient été une des dernières terres explorées par les européens lorsque le Capitaine James Cook y accosta en 1774.
Annexées par les Français en 1842, ces îles perdues ont depuis attiré des générations d’aventuriers, de Herman Melville à Jack London. Elles ont accédé à la renommée internationale tout d’abord grâce aux peintures de Paul Gauguin, qui passa les dernières années de sa vie à Hiva Oa, tout comme Jacques Brel quelque 80 ans plus tard, qui dédia une chanson célèbre aux Marquises.
Hiva Oa, c’est là que Vincent et moi allons passer les mois qui viennent puisqu’il a été missionné par le ministère polynésien de l’agriculture pour développer la production de viande de chèvre aux Marquises (la Polynésie est un « Pays d’Outre Mer », elle a donc son propre gouvernement et sa propre assemblée, qui agissent sous la tutelle de l’Etat français).
Une aventure qui s’annonce passionnante, et dont j’essaierai de donner un aperçu à travers ce blog.
Bonne lecture, et j’espère que ces lignes vous donneront envie de venir nous rendre visite !

lundi 9 juillet 2012

Welcome to the Marquesas Islands, the hidden gem of French Polynesia


These twelve islands (only six are inhabited) form the most isolated archipelago in the world. No wonder they were one of the very last territories to be explored by the Europeans when James Cook first set foot on them in 1774.
Colonised by the French in 1842, the remote islands have since attracted generations of adventure seekers, from Herman Melville to Jack London. They first gained international recognition through the paintings of Paul Gauguin, who spent the final years of his life in Hiva Oa, as did, almost eighty years later, Belgian singer Jacques Brel, who dedicated a famous song to “Les Marquises”.
Hiva Oa is where my boyfriend Vincent and I are going to be living for the coming months, as he has been commissioned by the Polynesian ministry for Agriculture to develop the goat breeding industry in the islands (although French Polynesia is part of, well, France, it has its own government and parliament, which operate under the tutelage of the French State).
Fascinating times ahead, glimpses of which I will be attempting to give in this blog. I have thought that I would write in French and English so that all of you, my dear friends and family, could read. However, as much as I love this second language, I am not a native speaker so please feel free to report any mistake.