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| Hiva Oa, plus accueillante pour les morts que pour les vivants? |
On
ne peut pas dire que les habitants de Hiva Oa nous ont accueillis à bras
ouverts.
Le
chef local du Service du Développement Rural (SDR), où Vincent effectue sa
mission, était en vacances pour un mois à notre arrivée. La maison dans
laquelle nous devions habiter n’avait pas été réellement occupée depuis deux
ans et personne n’avait pris la peine d’y faire un peu de ménage – l’odeur de
nourriture en décomposition dans le réfrigérateur était insupportable. Aucun
des nouveaux collègues de Vincent ne pensa à passer le chercher le premier
matin, malgré la pluie battante. Plus tard, lorsqu’une des trois voitures du
service lui eut été affectée, nous nous sommes heurtés à la jalousie des autres
employés, dont l’un n’hésita pas à cacher les clefs du véhicule afin que nous
ne puissions pas l’utiliser le week-end.
Ne
travaillant pas, je n’ai pas été affectée de façon aussi personnelle, mais le
contraste entre mes premiers contacts avec les habitants de Hiva Oa et les six
mois que nous venons de passer à Tahiti n’en est pas moins saisissant. Tahiti
où le tutoiement universel est de rigueur ; où toute personne dont vous
croisez le regard vous salue d’un « Ia ora na » souriant ; où
vous ne pouvez rien acheter avant d’avoir échangé quelques politesses et fait
un brin de causette avec le commerçant ; où la cliente qui faisait la
queue derrière moi compléta un jour la monnaie qui me manquait sans que j’ai
même eu le temps de réagir ; où un vendeur auquel nous demandions conseil nous
répondit « oui ces chaussures sont très bien mais elles sont chères ici,
vous les trouverez à un meilleur prix dans telle autre boutique ».
Certains
objecteront que ces comportements ne sont que politesse superficielle,
voire hypocrite, qu’il ne faut y voir une quelconque marque d’affection. Je
connais cet argument pour l’avoir entendu à de nombreuses reprises lorsque je
vivais en Grande-Bretagne et m’émerveillais sur les « hello my
love ! »,
« how can I help? » et autres « thanks a million ». C’est peut-être
superficiel en effet, et je n’ai pas l’illusion de me faire un ami de chaque
personne que je croise, mais je peux vous assurer que de telles attitudes ont
le mérite de rendre la vie quotidienne beaucoup plus agréable.
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| Une île austère, comme ses habitants? |
Nuku
Hiva nous a laissé une impression plus favorable, néanmoins le directeur du SDR
de l’île et son épouse, tous deux originaires de Raiatea aux Iles sous le Vent,
nous ont confié qu’il leur avait fallu « une bonne dizaine d’années »
pour se faire accepter des Marquisiens. Parmi les étrangers qui vivent aux
Marquises, qu’ils viennent de métropole ou des autres archipels de Polynésie,
la nature peu amène des « locaux » est donc considérée comme un fait.
Le
débat se concentre plutôt sur les raisons, et chacun y va de son
explication : ils sont si
isolés, ils sont austères à l’image de leur environnement naturel, ce sont des
descendants de « fonds de cale ». Tous ces arguments sont
certainement dignes d’intérêt, toutefois j’ai tendance à accorder davantage de
crédit à l’approche historique, tant les premiers Européens qui ont visité ces
îles décrivirent leurs habitants comme exceptionnellement cordiaux, pacifiques
et serviables. Le capitaine Etienne Marchand, qui fit escale à Tahuata et Hiva
Oa en 1791, écrit : « Si l’on excepte l’inclination des naturels pour
s’approprier tout ce qui nous appartient, on peut les regarder comme le peuple
le plus doux, le plus humain et le plus généreux peut-être qui existe dans les
mers du Sud. Leur complaisance et leur affabilité honoreraient le peuple le
plus policé de l’Europe ». Cette impression concorde avec les récits faits
par James Cook en 1774, et même par Herman Melville en 1842, qui fut pourtant
retenu contre sa volonté sur l’île de Nuku Hiva pendant plusieurs mois.
Le
terrible sort que connurent les Marquisiens par suite de l’ouverture de leurs
îles à l’Occident dû avoir raison de dispositions si amicales, car dès 1888
Robert Louis Stevenson est choqué de l’accueil que reçoit son navire dans la
baie d’Anaho à Nuku Hiva : « Pas un mot de bienvenue, aucune
démonstration de politesse, nulle autre main tendue que celle du chef et de M.
Regler
[le représentant de l’autorité française]. Comme nous persistions à refuser
les objets offerts, ils se plaignirent, hautement et grossièrement ; et
l’un, le loustic de la bande, railla notre avarice au milieu de rires
sarcastiques.
[…] Depuis, en parcourant les Iles [Stevenson naviguera pendant deux ans, visitant
les Tuamotu, Hawaï, les îles Gilbert puis les Samoa où il s’installera et
mourra], je n’eus plus jamais réception si menaçante ».